L’Histoire est sans doute l’un des secteurs du savoir humain les plus foisonnants et suscitent le plus de doutes, de controverses, de renouvellements.

Faut-il s’en étonner ? L’Histoire est un univers en expansion. Omnidirectionnelle, elle est ouverte à tout, dans le temps, en son amont et en son aval par les travaux des historiens, des archéologues, des anthropologues, des généticiens, des géologues…

Rien n’est plus difficile à appréhender que l’histoire. La vie se déroule partout en même temps. Chacun en est un témoin, mais partiel et temporaire. Nul ne peut la percevoir ni la rapporter en son ensemble.

Les historiens ne se fient qu’aux écrits fiables, aux témoins dignes de foi, aux indices matériels dûment avérés. Et c’est déjà là une immense tâche car les obédiences, les intérêts personnels, les doctrines, les faux semblants, les méfiances, les désirs de nuire, se liguent pour travestir les faits, à la source, en amont de l’écriture, et pour s’adonner au révisionnisme en sont aval.

 

La guerre secrète, la diplomatie, les dépendances hiérarchiques, sont habiles en distorsions et en occultations des écrits et des preuves.

L’historien digne de ce nom est procureur en son métier. Il peut trouver une utile inspiration dans les écrits de Fénelon, (1651-1715) peu suspect de complaisance envers son roi Louis XIV auquel il avait osé écrire «… La vérité est dure et forte. Vous n’êtes guère accoutumé à l’entendre. »

Voilà ce qu’écrivit à L’Académie notre archevêque exilé à Cambrai, sorte de moderne insurgé contre le pouvoir absolu. Mais lui était un grand maître de la langue Française. Dès lors qu'il ne parlait pas de Dieu et de la religion, il n’obéissait qu'à lui même.

« Le bon historien n’est d’aucun temps, ni d’aucun pays…Il évite également les panégyriques et les satires. Il ne mérite d’être cru, qu’autant qu’il se borne à dire sans flatterie, et sans malignité le bien et le mal. Il n’omet aucun fait qui puisse servir à peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements. »

Si nos historiens avaient suivi ces recommandations ils auraient sans doute écrit autrement l’histoire de la conquête des pouvoirs et des guerres européennes, celle des guerres de religion, celle de la colonisation et de la décolonisation, celle de la mondialisation, celle des migrations de tous les temps, celles des idées, des lettres, des sciences, des arts, des métiers, des sociétés.

Mais le bon historien ne se laisse pas facilement circonvenir pour enjoliver les gloires personnelles. Aussi fut-il souvent court-circuité par l’écriture de mémoires, par la dictée de mémoriaux, par l’octroi de pensions à des historiographes. Il l’est désormais par l’accréditation de journalistes tresseurs de lauriers. L’Histoire et la petite histoire récente ont montré que ces subterfuges ne sont pas sans dangers !

Mais l’histoire ne se satisfait pas de la seule écriture. Elle veut aussi être racontée et être enseignée. En ses avatars, elle subit encore bien des outrages.

Qu’il s’agisse de littérature, de théâtre, d’opéra, de cinéma ou de télévision, l’à peu près est roi, l’adaptation décore, le temps s’efface, la transposition délocalise, le dialogue innove, la vérité est travestie, la visualisation et le casting subliment ou avilissent les personnages.

Lecteur et spectateur, sont imprégnés d’un mélange de leurs souvenirs anciens et d’idées nouvellement reçues. L’historien n’y retrouve pas ses marques.

Par sa nature même, l’enseignement de l’histoire doit être évolutif pour faire place au passé nouveau qui chaque jour s’ajoute au passé. Mais cela ne suffit pas aux politiciens qui rêvent d’une histoire au service de leurs ambitions, de leurs rêves, de leur réélection.

Qu’à cela ne tienne, le pédagogisme y pourvoit par ses coupes claires, ses à peu près, ses raccourcis, ses arrangements des faits, sa négation de la chronologie.

Un candidat à l’élection primaire ne vient-il pas de déclarer qu’il y a quarante ans, on décernait une étoile jaune aux juifs… ? Ces propos tentent d’accréditer des filiations mensongères. Comme on dirait en Pays d’Oc ce ne sont que « langue de peille ». Ils rudoient la chronologie en (se ?) trompant de plus d’un tiers de siècle. Mazette ! On peut être agrégé de l’université et avoir quelques neurones désagrégés en semoule.

Les réformateurs patentés oublient ces autres recommandations de Fénelon lequel admettait des dérogations à la chronologie mais pour éclairer l’enchaînement des faits et entre-lier les causes des événements. Encore faut-il que les liens soient pertinents.

Il faudrait être très fort en histoire pour comprendre et apprécier tous les exemples que notre sévère et brillant prélat tirait de l’histoire, nationale et universelle.

À chacun son métier et les tâches seront bien assumées. Le peuple souverain doit se méfier des faux prophètes et s’intéresser à tout, mais laïquement. Même aux propos des archevêques.

Pierre Auguste
Le 11 janvier 2017